Comment détecter des troubles du comportement alimentaire chez son enfant et l’accompagner ?

En France, le nombre de personnes atteintes de troubles du comportement alimentaire (TCA) est estimé à 900 000. Certains de ces TCA comme l'anorexie mentale ou la boulimie touchent majoritairement des jeunes femmes, souvent entre 13 et 17 ans. Difficiles à détecter, parfois tabous voire pris à la légère, les TCA peuvent avoir de graves conséquences et impactent lourdement l'ensemble de la famille.

Comment détecter des troubles du comportement alimentaire chez son enfant et l’accompagner ?
© Rawpixel - iStockphoto

Dans les différentes rubriques de ce dossier, vous trouverez les éclairages de Bruno Rocher, psychiatre addictologue à L'Espace Barbara, l'hôpital de jour du centre de soins ambulatoires en addictologie du CHU de Nantes.

Vous trouverez aussi le témoignage de Philippe, un nantais dont la fille de 19 ans est anorexique.

En complément, nous vous partageons des contacts utiles pour se faire accompagner et des ressources pour aller plus loin.

  • Décryptage avec Bruno Rocher, psychiatre addictologue

    Bruno Rocher est psychiatre addictologue à l'Espace Barbara, l'hôpital de jour du centre de soins ambulatoires en addictologie du CHU de Nantes.

    Les TCA correspondent à des changements dans la façon dont une personne mange. Le rapport qu'elle a à la nourriture change. Elle peut arrêter de manger certains aliments, ne plus vouloir manger du tout ou au contraire, se mettre à manger beaucoup plus.

    Il en existe plusieurs. On peut évoquer l'anorexie mentale, avec une perturbation de l'image corporelle - on se trouve trop gros alors qu'on est trop maigre - qui se caractérise par une forte baisse de la consommation de nourriture et donc une perte de poids importante.

    Parfois se greffent des crises de boulimie au cours desquelles la personne va se nourrir avec excès, mais elle va compenser cet excès en se faisant vomir, en prenant des laxatifs ou, et c'est de plus en plus fréquent, en étant physiquement hyperactive. L'anorexie mentale et la boulimie peuvent être liées.

    L'hyperphagie boulimique est un autre trouble où la personne va se mettre à manger beaucoup plus et de façon compulsive, mais sans compenser, donc avec une prise de poids importante.

    On peut aussi parler du trouble de l’alimentation évitante restrictive ou sélective (ARFID en anglais), qui se caractérise par un dégoût pour les textures, goûts ou couleurs de certains aliments, un petit appétit et une peur de manger certains aliments. D’autre formes peuvent exister en lien avec des phobies ou des douleurs digestives.

    Voir la définition et le détail des TCA sur le site du CHU de Nantes

  • Bruno Rocher :

    À part l'ARFID évoqué précédemment qui touche les jeunes enfants et aussi bien les garçons que les filles, Les TCA touchent plus souvent les filles à l'âge de la pré-adolescence ou de l'adolescence. Il y a souvent beaucoup de préoccupations et d'enjeux liés à la nourriture chez les bébés ou les jeunes enfants, mais tant qu'un bébé ou un enfant se maintient dans sa courbe de croissance, il n'y a pas de réelle inquiétude à avoir. Chez les ados, les premiers signes sont une rupture notable du comportement alimentaire, une préoccupation autour du corps qui n'existait pas avant - par exemple l'ado ne veut plus se mettre en maillot de bain à la piscine – et une perte de poids anormale. C'est accompagné d'un mal être psychologique, avec de la tristesse et de l'angoisse.

    Philippe, parent d'une ado souffrant d'anorexie :

    Notre fille a connu des difficultés dès la 3e. Des problèmes d'intégration au collège, puis au lycée, avec un mal-être persistant et une phobie scolaire. À l'époque elle a été suivie par un psychologue. Elle a dû arrêter d'aller en cours et a fait sa 1ère en deux ans car c'était trop difficile. Je ne sais pas si c'étaient les premiers signaux d'alerte, mais toujours est-il que c'est un précédent, avec un terrain déjà fragile.

    L'an dernier, juste avant l'été, nous avons remarqué qu'elle était très mince. Au début, nous n'avons pas osé lui en parler. Nous ne voulions pas la faire culpabiliser et, pour être honnête, nous avions sans doute aussi un peu peur de nous y confronter. Nous l'avons tout de même fait consulter notre médecin traitant qui n'a pas fait de remarques particulières. Elle mangeait tous les repas avec nous, a priori, il n'y avait pas de quoi être inquiets.

    "Aujourd'hui, avec le recul, il y avait pourtant des signes."

    Elle ne mangeait plus certains aliments qu'elle adorait, comme les beignets par exemple. Elle passait beaucoup de temps aux toilettes après les repas – on pense qu'elle se faisait vomir – et nous avons appris qu'elle ne mangeait plus le midi à la cantine au lycée. Au retour des vacances, elle nous en a parlé. Elle nous a dit : "j'ai un problème, je n'arrive plus à manger". Une fois qu'elle a verbalisé les choses, elle ne s'est plus cachée. La première fois elle a considérablement restreint ses apports mais elle mangeait encore un peu. De la soupe très chaude essentiellement.

    Pourquoi parle-t-on d'addiction ?

    Bruno Rocher :

    Les troubles alimentaires entrent dans la catégorie des conduites addictives par l’envahissement du quotidien, l’impossibilité de résister à l’envie de réaliser un comportement qui faisait du bien en début d’utilisation puis qui accumule des effets néfastes sur la vie de l’individu et de son entourage. Il est difficile de l’arrêter.

    Philippe :

    C'est une maladie mentale et les personnes qui en sont atteintes deviennent dépendantes de la restriction alimentaire. Au fil du temps, nous avons réussi à identifier lorsque c'est la maladie qui parle et pas notre fille, mais ça n'est pas simple. Par exemple, sur demande du médecin, nous avons caché le pèse-personne. Notre fille a élaboré tout un stratagème pour le récupérer. Nous lui avons dit : "là, c'est la maladie qui parle".

  • Bruno Rocher :

    Le travail des parents c'est d'éduquer son enfant à l'alimentation. Bien sûr, cela s'intègre dans un contexte familial, culturel et social. L'école et la cantine sont aussi là pour participer à cette éducation alimentaire. Mais les troubles de la conduite alimentaires ne sont pas, dans leur majorité, liés à des habitudes alimentaires, mais plutôt à ce que l'ado vit dans son quotidien. Ça peut être des difficultés relationnelles avec ses parents, au collège ou au lycée. Une trop forte pression sur son ado, un manque de valorisation, des remarques sur le physique, un isolement ou du harcèlement en milieu scolaire, un manque d'écoute et de dialogue peuvent entraîner l'apparition de TCA. Il est essentiel d'être attentif aux signes de mal-être et de souffrance et, autant que faire se peut, discuter et dialoguer avec son ado.

    Philippe :

    Nous pensons avoir compris des choses. Notamment que pour notre fille d'une nature assez en retrait, l’anorexie permet sans doute d'avoir l'impression de prendre le contrôle. La mesure du poids sur la balance devient comme un drogue. C'est très culpabilisant pour les parents. On se dit que, forcément, à un moment on a mal fait les choses. Mais face à la gravité de la maladie, nous avons choisi de ne pas occulter ce qui a pu être traumatisant pour notre fille. Nous avons par exemple, pris conscience que dans notre famille où la nourriture a toujours été liée au plaisir, à la dégustation et à des moments de partage, s'en priver était sans doute un levier pour exprimer son mal-être.

    Attention sur les réseaux sociaux

    Certains contenus sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok et sur Instagram, font la promotion de la minceur avec des messages parfois violents. Souvent retouchées avec l'intelligence artificielle et des filtres ces vidéos donnent une image complètement fausse du corps féminin et peuvent inciter les jeunes femmes a vouloir ressembler à certaines influenceuses.

  • Bruno Rocher :

    Les TCA ne sont pas à prendre à la légère. La vie de l'ado peut être en jeu. Le médecin traitant est la première porte d'entrée. On peut aussi questionner les professeurs et le milieu scolaire ou les copains et les copines pour savoir s'il y a eu des changements de comportement ou s'il s'est passé quelque chose. On peut se renseigner, participer à des groupes d'information.

    On peut aussi se rapprocher de la Maison de ados de Loire-Atlantique pour ouvrir le dialogue et trouver du soutien. Le médecin traitant peut aussi orienter vers des consultations spécialisées auprès d'une ou d'un psychologue et d'une ou d'un nutritionniste. Si ces premières étapes ne fonctionnent pas, le médecin traitant peut orienter vers l'hôpital de jour ou une hospitalisation à temps plein.

    Philippe :

    Notre médecin a rempli un dossier pour inscrire notre fille à l'espace Barbara. Un lieu qui dépend du service addictologie du CHU de Nantes et qui propose une approche pluri-disciplinaire des TCA. Nous avons pu échanger avec d'autres parents au cours de groupe de paroles pour proche. Et notre fille faisait la même chose avec d'autres malades. C'est très important car ça permet d'en apprendre plus sur la maladie et ses mécanismes. À partir de ce moment nous avons pris des rendez-vous avec une diététicienne et une psychologue. Cela représente un poids financier car certains spécialistes ne sont pas remboursés par l'Assurance Maladie et très rarement par les mutuelles.

    "Les conséquences peuvent aller bien au-delà de la perte de poids."

    Les défenses immunitaires diminuent, des problèmes de santé peuvent apparaître et la capacité à se concentrer baisse. Notre médecin l'a arrêtée et a mis en place un suivi régulier avec une prise de sang et une mesure du poids hebdomadaires. Il lui a aussi prescrit des compléments alimentaires pour essayer de la maintenir en forme.

    L'Espace Barbara du CHU de Nantes

    C'est l’hôpital de jour du centre de soins ambulatoires en addictologie. Vous pouvez y prendre rendez-vous après avoir été orienté par votre médecin traitant. La prise en charge s’inscrit dans une démarche volontaire, contractualisée et personnalisée. Vous devez être orienté par un médecin. Les soins privilégient des activités de groupe et s’articulent avec des entretiens individuels avec les membres de l’équipe (psychiatres, psychologues, addictologues etc.). L'espace Barbara propose aussi des temps d'échange et des groupes de paroles pour les patients et leurs proches.

    En savoir plus

    Voir aussi : les consultations à l'Espace Barbara

  • Bruno Rocher :

    C'est essentiel de bien se renseigner pour mieux comprendre. Et ce n'est pas simple de faire tenir à la maison des pratiques qui ont été mises en place à l'hôpital. On peut participer à des groupes de paroles avec d'autres parents. Les troubles alimentaires touchent l'ensemble de la famille et de l'entourage. C'est important d'en parler. À l'espace Barbara, nous proposons des médiations thérapeutiques variées pour les patientes et les patients, mais aussi pour les personnes concernées et pour l'entourage.

    Philippe :

    Échanger et s'informer est primordial pour prendre conscience de la gravité de la maladie. C'est une maladie extrêmement invasive pour les parents et pour la famille. La maladie impose un cadre. Par exemple, à un moment, notre fille ne voulait plus que manger chaud, ou ne voulait plus manger de corps gras. Nous passions notre temps à faire des courses et à préparer des menus adaptés. Nous essayions de nous relayer pour être présents à la maison. L'impact est énorme sur la vie quotidienne des parents, mais aussi de la fratrie. C'est très dur à gérer car on a envie de tout faire pour que ça aille mieux, mais on a vite fait de devenir esclave de la maladie et on se sent très impuissants.

    Cette année, notre fille a passé le bac et a fait une rechute à cause du stress. Elle est à nouveau hospitalisée. Comme elle est désormais majeure, nous essayons d'être présents sans être trop intrusifs. Mais c'est compliqué. En tant que parent, c'est très dur à vivre. C'est un face à face entre son enfant et la maladie. Il faut rester à l'écoute, montrer qu'on est là.

    "Les personnes touchées par l'anorexie mentale mènent un combat quotidien."

    Cette maladie s’infiltre dans tous les pans de la vie intime et sociale et cherche à tout contrôler. Ces jeunes filles sont des combattantes face à un adversaire redoutable. C’est un combat de tous les instants. Il leur faut une force inouïe pour sortir de l’emprise de la maladie et ne pas baisser les armes.

    Si le suivi mis en place ne suffit pas, les malades peuvent être hospitalisés.

    À Nantes, ils sont suivi à Saint-Jacques. Notre fille y a été admise pour un séjour de deux mois. C'est elle qui a demandé à être hospitalisée. Le protocole est très strict. Au début de l’hospitalisation Pas de téléphone, pas d'ordinateur, seulement deux visites et deux coups de téléphone par semaine. A mesure des progrès, le cadre s’assouplit. L'objectif est de refaire manger les patients. Ils ont quatre repas par jours. Ce qui évolue c’est la part qu’ils réussissent à manger (¼, la moitié, ¾ et complet). Le cadre est strict, mais l'accueil est très bienveillant et agit comme un cocon sur les patients.

    Transposer le cadre de l'hôpital à la maison

    On devient un peu un « vigile ». Non seulement il faut préparer des repas adaptés, avec des protéines, mais il faut également veiller à ce qu'elle les mange sans être trop insistant. C'est une charge mentale très importante, avec une perte de liberté et de l'épuisement. C'est aussi un bouleversement des habitudes alimentaires. Végétarien, j'ai choisi de cuisiner à nouveau de la viande pour être dans l'observation stricte du cadre mis en place à l'hôpital.

    Philippe

Cette page vous a-t-elle été utile ?